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Quand l’expérience devient une compétence

Ginette Godin
PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE
Ginette Godin a passé plus de 15 ans à accompagner ses deux enfants dans les dédales des soins et des services en santé mentale.

Qui de mieux placé pour aider une personne vivant avec un proche atteint de problèmes de santé mentale que quelqu’un étant déjà passé par là ? On les appelle les pairs aidants famille, et ils sont le trait d’union entre les proches et les équipes soignantes. Au Québec, leur rôle est reconnu et rémunéré. Et ils peuvent faire une vraie différence.

Sur l’échelle de la solitude, le proche aidant d’une personne qui souffre de problèmes de santé mentale se retrouve souvent très haut.

Dans leur excellent documentaire Je suis là, présenté à Télé-Québec, Paul Arcand et Monic Néron montrent le quotidien de l’entourage – parents, fratrie ou enfants – aux prises avec cette réalité difficile. Volonté d’aider, découragement, épuisement… Même si les cas diffèrent, les parcours des proches se ressemblent.

Ce qui distingue le proche aidant en santé mentale d’un proche aidant d’une personne atteinte d’une maladie physique comme le cancer, par exemple, c’est la stigmatisation.

En santé mentale, le regard des autres, même de certains soignants, n’est pas toujours bienveillant. Alors que pour une maladie physique, la société met la plupart du temps tout en place pour que la personne reçoive des soins et du réconfort, en santé mentale, il faut souvent se battre pour en obtenir.

Et si la maladie trouble le jugement de la personne malade au point où elle refuse de se faire soigner, c’est elle qui aura le dernier mot…

Dans un contexte très émotif, et parfois explosif, le pair aidant peut donc faire une vraie différence auprès des proches en racontant son vécu, en répondant à leurs questions, et en les dirigeant vers les bonnes ressources.

« Les professionnels ne sont pas toujours formés pour accompagner les proches, m’explique Céline Chauvel », coordonnatrice du programme Pairs Aidants Famille de l’Association québécoise pour la réadaptation psychosociale (AQRP). « Le pair aidant peut leur donner des clés pour mieux aborder les familles. »

La vie en montagnes russes

Ginette Godin a passé plus de 15 ans à accompagner ses deux enfants dans les dédales des soins et des services en santé mentale. Jusqu’à mettre sa propre santé à risque. Aujourd’hui, elle pourrait souhaiter ne plus jamais entendre parler de santé mentale. Or, elle a décidé de mettre son vécu au service des autres. Son parcours est à la fois éprouvant et inspirant.

« Mon aîné, qui a 30 ans aujourd’hui, a commencé à faire des crises à l’adolescence, me raconte-t-elle. Son parcours a été parsemé de fugues, de périodes de consommation, de placements en centre jeunesse, etc. »

Les montagnes russes, Mme Godin les a vécues plus d’une fois. Elle a souvent dû imposer ses limites, jusqu’à mettre son enfant à la porte, même si cela lui brisait le cœur.

Je devais protéger mon enfant plus jeune et me protéger aussi. J’étais en hypervigilance constante, j’ai perdu du travail parce que cela m’a rendue malade.

— Ginette Godin

Quand je lui demande de quoi elle aurait eu besoin au plus fort de la tempête, elle me répond sans hésiter : de l’aide psychologique. Elle n’a d’ailleurs pas attendu qu’on lui en offre – ce qui ne se serait peut-être jamais produit – et a pris le taureau par les cornes.

« Je me suis formée comme thérapeute en relation d’aide, raconte-t-elle. On se sent dépassé, désemparé. Cette introspection m’a solidifiée intérieurement. »

À travers les hauts et les bas, Mme Godin insiste sur une chose : l’importance pour elle, malgré les crises et les affrontements, de maintenir la relation avec son enfant. « Lors de son placement en centre jeunesse, j’y allais toutes les semaines, même quand je n’étais pas la bienvenue. Je lui disais : “Tous les jeudis à 7 h, je serai là.” Et je l’étais. C’était une stabilité, une constance. »

Une constance que cette femme courageuse a appliquée dans toutes ses décisions.

Un jour, la police a retrouvé mon enfant en fugue. J’ai demandé qu’ils l’amènent dans un organisme, et j’ai attendu son appel. À sa demande de venir le sortir de là, j’ai répondu : “As-tu eu besoin de mon aide pour y entrer ? Non ? Alors tu n’as pas besoin de mon aide pour en sortir.”

— Ginette Godin

Mme Godin croit que cela a été un moment déterminant. « Plus tard, mon enfant m’a remerciée en me disant : “Tu n’avais pas le choix et tu as bien fait de le faire.” »

Aujourd’hui, contre toute attente, Mme Godin est grand-mère. « La situation s’est replacée », confie la septuagénaire qui croit qu’en établissant des limites et en responsabilisant son enfant en souffrance, elle a contribué à son rétablissement.

Redonner malgré l’épreuve

Mais la vie n’a pas épargné pour autant Mme Godin puisque son deuxième enfant est aussi aux prises avec des problèmes de santé mentale, plus précisément de schizophrénie. Le stress et la consommation l’ont mené à la mutilation, à l’anorexie grave et à des tentatives de suicide, me raconte-t-elle avec émotion.

Ginette Godin
PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE
Ginette Godin est formatrice et offre une formation de 250 heures aux pairs aidants famille.

« Nous avons dû passer par la loi P-38 [Loi sur la protection des personnes dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui]… »

La psychiatre m’a dit un jour que je n’étais plus la meilleure personne pour aider mon enfant, car nous étions trop en symbiose. C’est souvent ce qui arrive avec les parents. On est trop investi émotionnellement. On s’épuise et nos qualités parentales n’ont plus d’effet.

— Ginette Godin

Aujourd’hui, Mme Godin est formatrice et offre une formation de 250 heures aux pairs aidants famille, formation chapeautée par l’AQRP et reconnue par l’Université du Québec à Rimouski. Depuis 2021, six cohortes ont été formées, soit environ 70 personnes.

« On leur apprend l’écoute, confie Mme Godin. On leur montre à travailler avec leur vécu. »

Mme Godin me confie que c’est l’envie de redonner qui la motive. « J’ai été accueillie et je veux accueillir à mon tour », affirme-t-elle.

Comme paire aidante, elle montre aux proches qu’ils peuvent reprendre le pouvoir sur leur situation.

« On leur apprend à naviguer dans le système avec bienveillance, mais fermeté, ajoute-t-elle. On n’est pas là pour donner des conseils, mais bien pour accompagner. Notre rôle est de marcher avec l’autre, là où il veut aller… »


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