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Le soutien à domicile, un virage annoncé, mais toujours reporté

Se tenant par la main
Photo: Getty Images

« Anne, chère Anne, ne vois-tu rien venir ? »

Avec sa politique Mieux chez soi, le gouvernement du Québec affirme vouloir renforcer le maintien à domicile des personnes âgées, en perte d’autonomie ou vivant avec un handicap. L’annonce d’un investissement de 107 millions de dollars au budget existant de 2,6 milliards et la reconnaissance partielle des proches aidants pourraient être interprétées comme un pas dans cette direction.

Mais derrière les discours, une réalité demeure : le soutien à domicile reste marginal dans notre système de santé. Il ne représente encore qu’environ 5 % du budget total en santé, dont la majeure partie est consacrée aux soins hospitaliers.

Cette priorité au curatif survient alors que, d’ici 2031, une personne sur quatre aura 65 ans et plus (soit environ 2,2 millions de personnes) et que la demande de soutien à domicile risque de croître de façon exponentielle. Comme le souligne Joanne Castonguay, commissaire à la santé et au bien-être, dans son rapport Bien vieillir chez soi. Tome 2 (2023) : « L’accessibilité est la dimension la plus problématique des services de soutien à domicile. »

Près de 25 000 Québécois sont en attente d’un premier service de soutien à la maison, et le Québec se place parmi les provinces qui investissent le moins dans ce secteur. Pourquoi continuer à sous-investir dans un secteur qui permettrait justement d’éviter des hospitalisations et des institutionnalisations coûteuses ?

Une reconnaissance limitée des proches aidants

La rémunération annoncée pour certains proches aidants est très encadrée. Seules les personnes liées à un bénéficiaire de l’allocation autonomie à domicile pourront y avoir accès, et selon des critères encore peu détaillés. Le taux horaire de 21 $ pour un nombre limité d’heures ne permet pas de réduire réellement l’activité professionnelle d’une personne aidante.

Un faible soutien offert aux proches accroît directement les risques d’épuisement. Cette réalité demeure pourtant sous-estimée. Les démarches administratives, les formulaires et les évaluations complexes aggravent leur charge et rendent difficile l’accès aux services, ce qui transforme des droits reconnus en droits théoriques.

Trop d’intervenants et des CLSC fragilisés

La mobilisation des CLSC, des organismes communautaires et des entreprises d’économie sociale peut sembler positive, mais sur le terrain, elle entraîne souvent une fragmentation des services. Les personnes aidées doivent composer avec une succession d’intervenants et de règles variables, sans parler des disparités régionales.

Sans clé, les CLSC, censés devenir la porte d’entrée principale, sont affaiblis par des décennies de compressions et de centralisation. Sans renforcement majeur, ils risquent de rester des guichets administratifs plutôt que de véritables pôles de soins.

Une politique en silo et un manque d’audace

Mieux chez soi n’est pas intégrée aux autres politiques publiques : hébergement, retraites, salaires, soins de première ligne, logement et transport restent compartimentés. Le maintien à domicile exige une action concertée de l’ensemble des politiques publiques. C’est une politique du système de santé qui manque d’audace et qui ne fait que rapiécer la vaste toile fragile du soutien à domicile.

Vers un nouveau contrat social et médical

Le gouvernement doit dépasser les demi-mesures et élaborer un nouveau contrat social et médical avec ses personnes âgées. Vieillir dignement ne peut plus relever uniquement du système de santé : il s’agit d’un projet de société.

Ce contrat doit repenser la place du soin, la reconnaissance du travail invisible des proches aidants, le financement de l’autonomie, l’organisation des services et la solidarité intergénérationnelle. Sans quoi le Québec restera prisonnier d’une logique fragmentée, incapable de répondre aux besoins d’une population vieillissante.

À l’approche de 2031, chaque année d’inaction alourdit la facture humaine et financière. La politique Mieux chez soi a le mérite d’exister, mais elle ne constitue pas un véritable virage. Elle repose sur un sous-financement chronique, une lourdeur administrative et une absence de vision globale.

Si le Québec veut réellement permettre à ses citoyennes et citoyens de vieillir dignement chez eux, il devra sortir de la logique des demi-mesures et engager une réforme ambitieuse, intégrée et humaine. Faute de quoi le choc gris continuera de se faire sentir dans les familles, les institutions et la vie quotidienne de milliers de personnes.

Nous nous sommes assuré de l’aide à mourir dans la dignité. Nous avons oublié de nous assurer de l’aide à vieillir dans la dignité !


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